06 Jul 2026
« Un beau jour de l'été 2015, sur le chantier d'un centre de soins dédié aux enfants, Maurice Sagna a croisé le chemin de Madame Maria Elena Cuomo. […] La Présidente de la Fondation a alors été touchée par le parcours du jeune homme et par ses rêves qui, comme les vagues sur les récifs de la pointe des Almadies, venaient se briser contre la réalité.
[…] Aujourd'hui, un an plus tard, Maurice est riche de volonté. Il conduit ses clients d'un bout à l'autre d'une capitale qu'il connaît par cœur pour l'avoir arpentée toute sa jeunesse. Le soir, il ramène sa voiture au bureau — Authentik Business —, installé au cœur de Sacré-Cœur, ce quartier d'affaires qui monte. Le petit local, décoré à son goût, fait la fierté du jeune entrepreneur. »
Pleins d’optimisme pour Maurice, heureux d’avoir pu l’accompagner sur le chemin d’une vie moins précaire, nous écrivions ces lignes en février 2017. C’était il y a neuf ans. Autant dire un autre temps. Maurice n’est plus.
Comment imaginer cela ? Comment, surtout, l’accepter ? Les récifs de la pointe des Almadies ont donc eu raison de ses rêves ? Et la difficulté de se frayer un chemin dans un monde impitoyable, de sa vie ?
Né en 1983 dans une cité ouvrière et orphelin de père très tôt, Maurice n’a pas connu l’enfance à laquelle tout enfant devrait avoir droit. À l’issue d’une scolarité parcellaire, il est jeté dans le grand bain de la vie, trop tôt, donc forcément mal outillé. Mais le jeune homme est travailleur, courageux, mû par une volonté de fer. C’était son meilleur atout. La mécanique l’aimante. Tout ce qui roule le fascine, tout ce qui vrombit l'enivre. Il aurait rêvé de devenir pilote automobile. Pragmatique, il cherchera plutôt à faire de cette passion un métier. C'est ainsi qu'il s'engage dans la voie d'un brevet professionnel de mécanique automobile. En 2009, diplôme en poche, il entame sa vie active — non pas d'emblée dans son domaine de prédilection, la vie concède rarement ainsi, mais comme technicien de surface à l'Hôtel des Almadies à Dakar.
Le soir, après le travail, le jeune homme rêvasse. Assis sur les marches de l'hôtel, face au phare des Almadies qui se hisse de l'immense bleu comme un minuscule espoir dans un monde d'adultes dont il n'a pas encore mesuré l'âpreté, Maurice rêve d'une vie meilleure.
L'aventure hôtelière ne durera qu'un an. Maurice n’y est pas dans son élément. Il tentera sa chance ailleurs. En attendant sa bonne étoile, et pour se constituer un petit capital d'où s'élancer vers ses projets vraiment personnels, il passe d'un emploi à l'autre : ouvrier à la Cimenterie du Sahel, employé dans le courtage automobile, petits métiers peu qualifiés dans d’autres établissements hôteliers, avant de finir chauffeur de voiture de location. Là, enfin, il trouve un travail sinon à la mesure de ses ambitions, du moins dans le domaine où il rêve de s’engager. Il n’a jamais pu s’offrir le moindre véhicule, ni à deux ni à quatre roues, mais la conduite le passionne. Comme on aborde, à la pointe des pieds, un continent longtemps rêvé, Maurice entre enfin dans le monde de l’automobile.
Nous sommes en 2015. Un nouveau chantier sort de terre dans le quartier de Fann, à Dakar, au cœur du Centre hospitalier universitaire national de la capitale. Une fondation privée européenne est à l’origine du projet : une unité cardiaque dédiée notamment à la prise en charge des enfants atteints de maladies du cœur — une première non seulement dans ce vaste pays, mais dans toute la région ouest-africaine. Architectes, ingénieurs, concepteurs et médecins se succèdent sur le site. Les équipes ont besoin d’un chauffeur. C’est ainsi que Maurice travaillera durant quelques mois presque exclusivement pour les besoins du chantier.
Vient la visite de la Présidente de la Fondation qui finance ce projet, à l'occasion de la pose officielle de la première pierre, cérémonie à laquelle assiste le tout-Dakar, Première dame en tête.
Maria Elena Cuomo a besoin d'un chauffeur pour ses déplacements durant son séjour, et c'est sans hésitation que les équipes du CHU lui recommandent les services de Maurice. Affable, ponctuel, serviable, le verbe sûr, fleuri d'une pointe de fantaisie, le jeune chauffeur est le candidat idéal.
La présidente de la Fondation Cuomo est séduite par sa personnalité. Au fil d'une semaine chargée entre apparitions officielles, réceptions, signature d’accords, Maurice se révèle aussi un guide hors pair, véritable ambassadeur de sa ville natale : anecdotes inépuisables, bonnes adresses à foison. Entre deux trajets, conseils pratiques et informations utiles, Maurice lui parle aussi de sa vie, de ses conditions d'existence et de ses rêves. Il voudrait créer une agence de location de voitures. Il songe parfois à l'Europe ; mais faire prospérer sa ville de l'intérieur lui plairait davantage.
À son retour à Monaco, Maria Elena Cuomo trouve sur son bureau une proposition de projet : la création d'une micro-entreprise de location de voitures de tourisme avec chauffeur. Le dossier est cohérent, l'étude de marché documentée, les chiffres aussi raisonnables que réalistes. Un coup de main pourrait être donné au destin chaotique du jeune homme.
Quelques mois plus tard, la Présidente retourne à Dakar. Le chantier bat son plein : le béton coule, les grues montent ; le futur personnel part se former au Vietnam, les équipements médicaux s'étudient, les formalités administratives se clarifient. Les missions ne manquent pas. À partir de ce moment et jusqu'à l'inauguration officielle du Centre Cardio-Pédiatrique Cuomo, en 2019, c'est dans sa propre voiture que le jeune entrepreneur conduit la Présidente de la Fondation Cuomo à chacune de ses visites.
On a rarement vu chauffeur plus heureux sillonner l'asphalte dakarois. Derrière le volant de sa Peugeot grise, dans cet habitacle soigné où circulent, selon les jours, senteurs alpines ou effluves provençaux, le jeune homme règne sur un royaume aux vitres teintées. Ses yeux pétillent de rêves, dont il gratifie volontiers son auditoire qui est confortablement installé sur la banquette arrière, bonbons et bouteilles d'eau à volonté.
2020. Comme tant de projets, et tant de vies, la petite entreprise qui venait de prendre son envol ne résiste pas à la pandémie. Maurice doit d’abord renoncer à son local, cette agence qu’il avait aménagée avec tant de soin, aux murs blancs tapissés de stickers estampillés du logo qu’il avait imaginé lui-même. Lui qui projetait d’acquérir une deuxième voiture se voit contraint de se séparer de la première. Il ne s’en relèvera pas. Faute de perspectives, l’argent de la vente ne sera jamais réinvesti ; il le fera vivre un temps. Aux difficultés financières s’ajoutent des complications de santé. Maurice a toujours été de constitution fragile. Les soins reçus dans l’enfance, pas toujours à temps, pas toujours adaptés, avaient laissé des séquelles qui, à intervalles réguliers, venaient assombrir son quotidien
Ces dernières années, les nouvelles se faisaient rares, transmises par des relations communes. La dernière nous a appris sa mort, des suites de problèmes respiratoires.
Maurice laisse derrière lui le souvenir d'une âme innocente, au sens premier du mot : celle qui ne sait pas nuire ; un être fragile, livré à un monde sans merci. Ballotté par la vie, il a tracé un parcours accidenté, que traversent pourtant quelques éclats ; la Fondation a eu le privilège d’en susciter quelques-uns. En ce jour des obsèques de Maurice, nous garderons cette maigre consolation. Et le devoir que sa vie nous laisse : nous tenir, chaque jour, aux côtés des plus vulnérables.
- À Monaco, le 6 juillet 2026